La diplomatie française, l'Europe et la guerre en Ukraine : une série d'actes manqués

 

    L’invasion de l’Ukraine par la Russie dans la nuit du 24 février aura incontestablement constitué une rupture géopolitique pour notre continent. Cette rupture s’est accompagnée du réveil, parfois brutal, des dirigeants européens qui ont du prendre conscience au son du canon de la menace géostratégique que fait peser la Russie sur le flanc oriental de l’Europe.

De la guerre de Géorgie en 2008 en passant par l’implication russe masquée dans le Dombass depuis 2014 jusqu’à l’annexion de la Crimée, la réponse diplomatique des principaux pays européens – France et Allemagne en tête - à l’expansionnisme russe avait en effet jusque là été marqué par une volonté d’apaisement et de maintien des liens économiques, dans un mélange d’incompréhension profonde de la nature intrinsèquement revenchiste et agressive du régime poutinien et de cynisme économique.

 A ce titre, il faut donc tout d’abord se féliciter de l’unanimité de la réponse diplomatique des pays membres de l’Union Européenne qui ont tous, sans embages, dénoncé l’invasion lancée par Vladimir Poutine. Même la Hongrie du très russophile Viktor Orban déclarait au lendemain de l’invasion considérer l’agression russe comme « une grave violation du droit international et un manquement aux obligations internationales assumées par Moscou jusqu’à maintenant » tout en assurant de sa volonté de « rejoindre le consensus qui sera atteint au sein de l’UE et de l’OTAN ».

On peut aussi se féliciter que, par-delà ces condamnations diplomatiques, les pays européens aient décidé collectivement de sanctions fortes contre la Russie dans le cadre de l’Union européenne. Les 6 trains de sanction adoptés depuis la fin février sont, de par leur caractère massif, une première dans l’histoire de l’Union. Cela est d’autant plus remarquable que le bannissement progressif de la plupart des importations de pétrole, conjugué à l’engagement allemand à se passer du gaz russe à brève échéance, constitue un défi pour de nombreux pays européens largement dépendants des hydrocarbures russes pour leur approvisionnement énergétique. Ces sanctions marquent ainsi une étape majeure dans le réveil géopolitique du continent et dans la transformation encore balbutiante de l’UE en un acteur diplomatique cohérent.

Parallèlement, les livraisons d’arme à Kyiv par les pays européens ont pris leur envol à mesure que la capacité de l’Ukraine, que l’on croyait promise à une défaite rapide, à résister à l’avancée des forces russes se faisait jour. Au côté des Anglo-américains, les pays de l’UE ont contribué à garnir le front ukrainien en matériel léger (drones, lance-missiles antitank et antiaériens portatifs) et, de plus en plus, en matériel lourd, notamment grâce aux pays d’Europe centrale et de l’est qui possèdent des stocks relativement conséquents de matériels d’origine soviétique facilement utilisables par l’armée ukrainienne (la Pologne a ainsi livré plus de 200 T-72 modernisés et de l’artillerie, la Tchéquie une quarantaine de T-72 et même des hélicoptères d’attaque Mi-24 Hind, quand la Grèce s’apprête à céder une centaine de véhicules de combat d’infanterie BMP-1).  

Au sein de cet élan européen, la France a tout d’abord semblé tenir son rang. Au cours des semaines et des mois précédents l’attaque et alors que l’inflation du dispositif miliaire russe aux frontières ukrainiennes se poursuivait sous prétexte de manœuvres d’entrainement, Emmanuel Macron s’est entretenu à de nombreuses reprises avec Vladimir Poutine, allant même jusqu’à le rencontrer à Moscou le 7 février. Conjuguées aux révélations très médiatisées de l’imminence de l’invasion par le renseignement américain, ces initiatives diplomatiques, prises en concertation avec nos alliés et alors que la France occupe la présidence tournante de l’UE, ont permis de montrer que l’Occident et l’Europe étaient prêts à dialoguer si telle était vraiment la volonté russe, déconstruisant ainsi le narratif russe d’une attaque rendue nécessaire par une menace immédiate contre la sécurité du pays. De fait, la Russie a été contrainte de rentrer en guerre avec un narratif extrêmement pauvre et confus, sans véritable casus belli circonstancié, se contentant d’invocations très vagues sur la nécessité de la « dénazification » et de la « démilitarisation » de l’Ukraine. Cette faiblesse de l’enrobage narratif russe a, en jetant une lumière froide sur le caractère illégitime de l’opération militaire, altéré la capacité de Moscou à mobiliser ses soutiens au sein des pays occidentaux et rendu d’autant plus facile pour les pays européens de justifier auprès de leurs opinions publiques la mise en place de sanctions lourdes contre la Russie puis l’envoi d’une aide militaire croissante vers l’Ukraine.

Ce fil de dialogue maintenu par Macron avec Vladimir Poutine s’est poursuivi après le 24 février au travers de nombreux échanges téléphoniques. Ces derniers, menés en concertation tant avec nos alliés européens et américains qu’avec le Président ukrainien, se justifiaient alors largement. La France, en tant que puissance nucléaire, membre du conseil de sécurité de l’ONU et jouissant d’une relative autonomie stratégique au sein du camp occidental, était en effet tout à fait dans son rôle en s’efforçant de maintenir un dialogue minimal entre l’Occident et la Russie et en servant de relai diplomatique informel entre cette dernière et l’Ukraine. Cela était d’autant plus vrai dans un contexte de menaces à peine voilée de recours à l’arme nucléaire en cas d’intervention occidentale formulées par Vladimir Poutine et de très forte activité militaire de part et d’autre, alors que le dialogue diplomatique et militaire entre la Russie et les USA était devenu quasi-nul, augmentant les risques d’erreurs d’interprétations et d’escalade à un niveau jamais atteint depuis les sommets de la guerre froide.  

À mesure que la guerre avançait et que le peuple ukrainien démontrait son courage et sa capacité de résistance, le positionnement français a pourtant semblé diverger de plus en plus sensiblement de celui de nos alliés européens et anglo-saxons.

 D’abord, alors que l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, rêve de longue date du pays sans lequel on ne peut comprendre la Révolution de la Dignité de 2014, semblait faire consensus compte tenu de son caractère symbolique comme « ancrage » définitif de Kyiv à l’Ouest, la France a livré une voix singulièrement discordante sur la question. Sans remettre en cause frontalement son accession à très long terme, le nouveau ministre délégué à l’Europe Clément Beaune s’empressait d’ajouter le 22 mai que cette adhésion pourrait prendre « 15 ou 20 ans » alors que Macron proposait dans le même temps, comme palliatif, la création d’une « communauté politique européenne » aux contours mal définis et à laquelle l’Ukraine pourrait, semble-t-il, dans son esprit, adhérer rapidement.  Ces gesticulations unilatérales et ce projet aussi soudain que baroque de création d’une nouvelle institution à l’intérêt incertain furent logiquement interprété tant à Kyiv que dans les autres capitales européennes comme un rétropédalage de Paris qui, derrière un discours vague de soutien à l’adhésion de l’Ukraine dans un lointain futur, semble freiner des quatre fers sur la question.

Parallèlement, Emmanuel Macron s’est distingué par une série de déclarations maladroites qui ont eu le don d’agacer aussi bien Kyiv que nos alliés européens. En répétant à de nombreuses reprises qu’il fallait veiller à ne pas « humilier » la Russie et Vladimir Poutine, Macron a semblé redonner ses lettres de noblesse à une stratégie d’apaisement avec la Russie qui a démontré toute son inanité depuis 2008 et dont l’invasion du 24 février, en révélant définitivement si besoin était la nature expansionniste et agressive du régime poutinien, aurait dû sonner le glas. Les réactions d’exaspération, parfois mal dissimulées, n’ont pas tardé à se faire entendre du côté des pays de l’Est.

Les appels répétés de Macron avec Poutine, qui se sont poursuivis depuis le début de la guerre divisent également de plus en plus nos partenaires européens. Si lesdits appels pouvaient, on l’a vu, se justifier dans le contexte mouvant et incertain des premiers jours de guerre, force est de constater que leur utilité technique semble décliner et qu’ils apparaissent de plus en plus clairement comme une sorte de diplomatie parallèle que Macron tente de mener, sans succès, avec le Kremlin. Alors que Poutine semble déterminé, en dépit de l’échec initial de son plan d’invasion éclair de l’Ukraine, à empocher le maximum de gains territoriaux dans le Dombass et qu’apparaissent depuis début avril les preuves de crimes de guerre massifs commis par les armées russes (dont la tristement célèbre ville de Bucha, au nord de Kyiv est devenue un symbole), la poursuite d’un dialogue avec lui pose question, d’autant plus quand ce dialogue semble de moins en moins coordonné avec Volodymyr Zelensky ou les autres pays européens.  

Enfin, du côté même des armements militaires, Paris traine le pas. Si les premiers armements livrés par la France en début de conflit n’ont pas été clairement énumérés, il semble que cela se soit limité à quelques missiles antichars Milan et anti-airs Mistral, en quantités limitées, en plus d’équipements divers de nature défensive (gilets de combat, casques). Si la France a depuis décidé d’envoyer 6 de ses excellents canons portés sur camion CAESAR et dont les premières images d’utilisation en Ukraine commencent à apparaitre, le volume reste passablement limité par rapport à certains pays aux capacités militaires pourtant plus modestes. Même en excluant le cas, particulier, des importants stocks soviétiques à la fois très adaptés à l’Ukraine et souvent inutilisés que possèdent certains pays de l’Est, l’effort français reste très modeste par rapport aux livraisons britanniques ou même danoises et hollandaises.

Même l’Allemagne, dont les pudeurs concernant les livraisons d’armes provoquent depuis 3 mois l’ire de nombreux pays européens, s’apprête en réalité à livrer plus d’armes que la France, avec l’arrivée prochaine en Ukraine de 7 canons automoteurs lourds PzH 2000, de plusieurs lanceurs MLRS M270 et de 15 véhicules antiaériens Gepard. Dans le même temps, Berlin facilite la cession d’équipements soviétiques par des pays tiers en fournissant ces états en matériel allemand de substitution. La livraison grecque d’une centaine de BMP-1 à l’Ukraine s’accompagne ainsi d’une livraison parallèle d’une centaine véhicule Marder allemand à Athènes.  

Signe que le problème français ne se situe pas seulement au niveau des stocks dont dispose Paris (au moins aussi élevés que les stocks britanniques et assurément supérieurs aux stocks hollandais ou danois), Europe 1 confirme dans un article du 8 juin que la limitation des livraisons françaises tient avant à la volonté d’Emmanuel Macron de ne pas « apparaître comme un belligérant aux yeux de la Russie », alors même que les livraisons d’armes massives américaines et européennes n’ont provoqué jusqu’ici d’autres réactions russes que des protestations diplomatiques, et que l’on voit mal quel intérêt aurait une Russie en difficulté face à la seule Ukraine à considérer les pays de l’OTAN comme belligérants.

Alors que l’invasion de l’Ukraine par la Russie dure maintenant depuis plus de trois mois, ces multiples discordances dans la position française sur le dossier menacent désormais clairement la crédibilité et la fiabilité de la France face à nos partenaires européens alors que dans le même temps, le Royaume-Uni, qui s’est montré très proactif en faveur de l’Ukraine (avec des moyens militaires et économiques très similaires à ceux français), peut savourer un inespéré retour en grâce auprès des pays de l’Est où la fermeté de Londres a été remarquée et saluée. Après les heures sombres des négociations du Brexit, cet improbable come-back diplomatique anglais sur le continent constitue une victoire incontestable pour Boris Johnson (par ailleurs en grande difficulté sur le plan intérieur) et souligne en creux toute l’insuffisance française sur la question.

Cela est d’autant plus incompréhensible et dommageable pour la France que cette tiédeur sur le dossier ukrainien prive Paris de toute crédibilité pour pousser plus en avant l’autonomie stratégique européenne sur les questions de défense, pourtant grande antienne française face à une alliance atlantique vis-à-vis de laquelle la France a toujours nourri des rapports ambivalents.

En démontrant son manque de fermeté et de courage face à la Russie, la France jette encore un peu plus l’est du continent dans les bras des États-Unis et de leur meilleur second Britannique. Paris aurait déjà dû être alarmé de l’empressement depuis février de la Finlande et de la Suède, pays membre de l’UE, à mettre fin à leur neutralité pour rejoindre l’OTAN plutôt que de tenter de pousser plus en avant une stratégie européenne de défense commune ambitieuse. Ce choix géopolitique souligne une fois de plus le déficit de crédibilité militaire et diplomatique dont jouit Paris auprès de ses alliés européens, et l’attitude française sur l’Ukraine ne fait que confirmer la justesse de leur jugement. Le coup de canif porté à la crédibilité française déroule un peu plus, si besoin était, un tapis rouge à l’OTAN et à la protection américaine afférente pour s’imposer comme seul mécanisme de défense fiable à même d’assurer la sécurité du continent.

Cela est d’autant plus regrettable que la guerre en Ukraine a mis en évidence les limites des capacités militaires russes et démontré que des pays européens solidaires auraient largement les capacités d’y résister seuls. Les États-Unis s’ils peuvent se féliciter d’avoir une fois de plus démontré leur crédibilité sur le continent européen tout en étant les probables grands gagnants économiques des futures commandes liées l’effort de réarmement massif du continent, n’en demandaient sans doute pas tant.

 Dans le contexte de la volonté globale de désengagement de l’Europe et du Moyen-Orient voulu par Washington afin de réorienter les capacités américaines contre le grand adversaire systémique qu’est la superpuissance chinoise, ce retour contraint sur le continent européen constitue une surprise stratégique désagréable pour l’oncle Sam qui se retrouve menacé d’écartèlement. Il est donc probable que des initiatives de défenses européennes habilement menées, pour peu qu’elles aient eu le bon goût de ne pas concurrencer frontalement l’OTAN, n’auraient pas été si mal accueillies que ça par les États-Unis pourvu qu’elles aient permis une défense quasi autonome de l’Europe sur le segment conventionnel.  

Parallèlement, cela prive aussi la France de la possibilité de retrouver de l’influence politique au sein des pays traditionnellement germanocentrés de l’est de l’Europe. Les pudibonderies allemandes sur la livraison d’arme nourrissent une forte frustration en Europe centrale et orientale alors que la dépendance de Berlin vis-à-vis du gaz russe l’oblige à passer pour le vilain petit canard sur la question des sanctions économiques à la Russie en dépit d’efforts énormes pour diversifier ses approvisionnements rapidement.

Cet espace laissé à l’est par la faiblesse allemande constituait une opportunité inespérée pour la France, notamment sur la question énergétique. Alors que la bataille fait rage à Bruxelles entre Paris et Berlin sur la question de l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie verte européenne et que l’inanité géostratégique du modèle énergétique allemand basé sur un backup gazier russe massif (et difficilement substituable) à ses énergies renouvelables intermittentes apparaissait au grand jour, il aurait été facile pour Paris de pousser plus en avant les coopérations sur le nucléaire civils avec les pays intéressés (à commencer par la Tchéquie, la Pologne et la Finlande – où des réacteurs français sont déjà en construction), se constituant ainsi de précieux alliés sur la question énergétique face à la Allemagne.

Nul doute que son attitude vis-à-vis de l’Ukraine explique en partie l’incapacité criante de Macron à tirer parti de cette opportunité diplomatique rare. Comme souvent chez lui sur les sujets internationaux depuis le début de son mandat et en dépit de rares fulgurances, le manque de colonne vertébrale stratégique et l’impression constante qu’il donne à nos partenaires de naviguer à vue sur des questions pourtant lourdement structurantes et engageantes pour l’avenir gâche la capacité française à acquérir un leadership durable même lorsqu’elle en a les moyens.

La diplomatie française sur la question ukrainienne laisse donc aujourd’hui la sensation d’un gâchis. Outre la honte que l’on ressent à entendre Emmanuel Macron livrer ses états d’âme sur un risque d’humiliation russe alors que le front ukrainien est écrasé méthodiquement sous les bombes de Poutine, on regrette que la France ne sache pas saisir l’occasion pour affirmer, par ses actes et sa constance, la nécessité d’une intégration plus poussée des outils de défense européens et une redéfinition globale de la politique énergétique de l’union qui tiendrait compte du risque géopolitique que représente les dépendances aux hydrocarbures.

Alors que la Russie redouble d’efforts dans le Dombass à grand renfort d’artillerie et gagne pied à pied du terrain en dépit d’une résistance ukrainienne acharnée, espérons, pour l’Ukraine, pour l’Europe et pour la France, qu’il ne soit pas déjà trop tard pour changer de cap.  

 

Thomas Estève-Robert

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